L'enseignement est certainement l'un des plus beaux métiers du monde
...Car l'instruction a toujours été le facteur le plus déterminant du développement des sociétés humaines, rien ne pouvant surpasser la responsabilité de dégager et d'épanouir à tous âges les
aptitudes de chaque individu dans le respect de valeurs communes.
Et pourtant l'enseignement est actuellement en France l'une des activités collectives les plus critiquées en raison de l'aggravation de l'échec scolaire (taux de
difficulté de lecture à 15 ans passé de 15,2 % en 2000 à 24,1 % en 2007), et de l'incapacité du système scolaire à répondre valablement aux besoins de la société, qu'il s'agisse des emplois
(persistance d'un chômage au delà de 2 millions de personnes) ou des relations sociales (relâchement des moeurs et augmentation de la criminalité) ...Une telle situation apparaît même comme un
scandale dans un pays comme la France longtemps exemplaire dans le monde par son rayonnement intellectuel...
La tentation est grande pour l'opinion courante de s'en prendre aux enseignants, en dénonçant leur manque
d'autorité et d'efficacité, alors que leur temps de travail hebdomadaire ne dépasse pas une vingtaine d'heures et qu'ils bénéficient de vacances longues et répétées (165 jours, soit
45 % de l'année)...Et même si les enseignants se défendent à juste titre en soulignant que leur temps de travail ne se limite pas à la présence en classe (travaux à domicile et nombreuses
réunions dans l'établissement) ...et que les vacances répondent d'abord au besoin de repos des élèves (certains parents n'hésitant pas à les anticiper ou les prolonger...), ils n'en sont pas
moins traités en "boucs émissaires"...
Ce procès est franchement injuste, car - en dehors de quelques problèmes trop facilement mis en exergue - la
majorité des enseignants effectue sa tâche avec honneur et mérite, et même parfois avec une abnégation admirable, quand ils sont confrontés à des contextes difficiles dont ils ne sont pas
responsables dans des quartiers ou banlieues de certaines villes ...En fait, s'il y a un procès à intenter à l'enseignement en France, ce n'est pas aux enseignants, mais à l'insuffisance
du système éducatif dont ils dépendent...
Cette insuffisance est le résultat d'une longue évolution historique marquée par un manque de volonté et de continuité "politique" ...En effet, l'enseignement
français n'a pas résulté d'un "acte fondateur", mais d'un aménagement progressif au cours des âges ...A l'origine - du temps de la Gaule aux temps modernes - il y avait des "précepteurs" dans les
familles riches, surtout "bourgeoises" car les "nobles" apprenaient essentiellement le métier des armes et négligeaient l'instruction - même élémentaire - qui était l'affaire des "clercs"
...L'Eglise avait en effet besoin de gens "instruits" sachant lire et écrire le latin, qui resta ainsi longtemps la langue "culturelle" ...Mais la masse du peuple restait "inculte", ne
pratiquant que des "dialectes locaux", dont le ...français qui ne devint la langue officielle - c'est-à-dire d'abord "administrative" - qu'avec l'Edit de Villers-Cotterets de François 1er (5 août
1539) ...Et c'est seulement à partir du 17ème et du 18ème siècles que l'enseignement s'élargit, surtout avec l'action des Jésuites, dont le établissements préfigurent le système actuel, avec la
répartition en "classes" et la distinction des "disciplines"...Mais ils n'instruisent en fait qu'une "élite", car les "gens du peuple" ne reçoivent que des "rudiments" - en particulier et ...déjà
"lire, écrire et compter" ...sans oublier l'instruction religieuse - grâce à des associations philanthropiques ou au "bas-clergé", par exemple celui des "Petits Frères des pauvres"...
Survient la Révolution qui proclame "l'égalité" ...Mais cela donne seulement sous le Directoire les "Ecoles Centrales" - à l'organisation quelque peu anarchique -
bientôt remplacées par les "Lycées" de Napoléon Bonaparte - à l'organisation toute militaire (uniforme pour les élèves et les maîtres ...et exercice des armes) ...Et il ne
s'agit toujours que de l'enseignement des "humanités" qui deviendra plus tard l'enseignement "secondaire" ...L'Eglise garde finalement son emprise sur l'instruction
élémentaire ou "primaire", et les filles sont encore le plus souvent écartées de l'enseignement, car il paraît alors suffisant - même dans les familles aisées - qu'elles connaissent
seulement ce qui convient pour être une "bonne épouse" et une "bonne mère" (couture, cuisine, maintien, soins aux enfants...)
Il faut attendre les Lois de Jules Ferry (1881-1882) rendant l'école "gratuite, obligatoire et laïque" pour avoir un enseignement réellement
"populaire" ...Néanmoins, cette école ne concerne que le niveau de base - dit "primaire" - qui conduit au Certificat d'Etudes (13 puis 14 ans), au delà duquel
les enfants du peuple entrent en "apprentissage" ...Rares sont les élèves les plus méritants - retenus après le concours des "bourses" - qui poursuivent un enseignement dit
"général" dans les lycées, car ils vont le plus souvent dans des "Cours complémentaires" (futurs CEG) qui sont en quelque sorte un "primaire prolonngé" menant jusqu'au Brevet, ne se confondant
pas avec les lycées alors "de plein exercice" (6ème à Terminale) conduisant au Baccalauréat, examen de portée d'abord limitée (31 reçus en 1809, 583 en 1893, 2155 en 1904...). Il y a
donc encore un enseignement "à 2 vitesses", celui de la "bourgeoisie" et celui du "peuple", celui des "blouses blanches" et celui des "blouses noires", celui valorisant
l'instruction "intellectuelle" et celui péjoratif du "travail manuel"...
Arive le "baby-boom" de 1945-1950 ...Il faut assurer l'accueil d'une masse importante d'élèves ...L'occasion était belle de créer des structures adaptées, à fortiori
dans un contexte de "reconstruction" et de "progrès économique" ...On prolonge certes la scolarité obligatoire jusqu'à 16 ans (1963) afin d'accroître les connaissances d'un plus grand nombre
d'élèves, et on multiplie les "Collèges d'Enseignement Secondaire" (CES) soit par détachement du 1er cycle des Lycées, soit par transformation des CEG (ex-CC), soit "ex-nihilo"... Mais on ne fait
que juxtaposer les élèves et les maîtres dans 3 "voies" (1=ex-lycée, 2=ex-CEG, 3=ex-fin d'études primaires) ...Et "l'amalgame" traînant à se faire, on crée ensuite le "Collège
Unique" (Réforme Haby 1975), et -comme les élèves s'obstinent à être différents - on institue le "passage automatique en cours de cycle", ainsi que l'accord nécessaire des parents (et
des élèves !) pour un redoublement en fin de cycle... Bref, ce n'est plus le "savoir" mais "l'enfant-roi" qui est au centre de la pédagogie, conformément aux instructions données
dans les Instituts Universitaires de Formation des Maîtres (IUFM)...
Le résultat est que l'autorité des maîtres est ébranlée, tandis que l'échec scolaire s'accroît rapidement ...Les
responsables des établissements en sont conscients et, avec l'accord des maîtres, contournent souvent cet "égalitarisme" par le jeu des "options" ou de la "carte scolaire" : on crée des sections
"rares" (latin, grec, 2ème langue ...comme le chinois) pour regrouper les meilleurs élèves ...et les établissements "bien situés" ou "réputés" pratiquent une "sélection de fait" devant l'afflux
des demandes de dérogation... Quand ces "manoeuvres" ne suffisent pas, les parents "aisés" n'hésitent pas à diriger leurs enfants vers l'enseignement privé, d'autant moins que celui-ci, au nom de
sa ..."liberté", a généralemnt préservé le respect de valeurs fondamentales comme l'autorité, la responsabilité, l'effort et la solidarité...
Car c'est bien le respect des valeurs qu'il faut rétablir à tous les niveaux de l'enseignement, qu'il s'agisse des écoles, des collèges, des lycées et même des
universités ...Et ce rétablissement ne doit pas consister à revenir au système "ancien", ni à en créer un "nouveau"...Car les structures du "mammouth" sont bien trop lourdes pour être démolies et
"re-bâties"... Ce n'est pas de l'extérieur et d'en-haut qu'il faut agir, mais c'est à l'intérieur et à partir de la base qu'il faut créer un "nouvel esprit" reposant sur des principes
simples :
- Reconnaître les différences des élèves et les aider en conséquence par des méthodes individualisées permettant de dégager leurs qualités personnelles et de leur donner à
la fois confiance et estime d'eux-mêmes.
- Alléger les horaires et programmes, dont l'accumulation ne peut que submerger les élèves par des connaissances tellement nombreuses qu'ils finissent par n'en maîtriser
aucune.
- Ré-apprendre les règles nécessaires, sans lesquelles la "liberté" n'est qu'une illusion, car les élèves naturellement poussés à "s'opposer" doivent comprendre l'importance des
"devoirs" en regard des "droits".
- Pratiquer la tolérance et la solidarité tout au long de la scolarité, afin que les élèves comprennent la nécessité de "respecter les autres" et de les aider, si besoin est, dsans
leurs activités.
- Ouvrir les élèves au monde, d'abord par une meilleure collaboration entre les "disciplines", ainsi que par une multiplication des visites et stages "sur le terrain", facilitant
ainsi leur orientation.
- Donner aux enseignants les moyens indispensables - non pas par un accroissement sans fin des crédits cet des postes - mais par une meilleure gestion encourageant l'esprit
d'initiative et le sens des responsabilités dans une réelle autonomie des établissements.
Mais les principes, comme les institutions, ne seront finalement que ce qu'en feront les hommes ...et les femmes !
NB: Clémenceau a dit que "les guerres sont des affaires trop sérieuses pour être confiées aux militaires" ...Cette affirmation peut être transposée dans le domaine de l'enseignement, où
l'auteur de l'article, qui est un ancien "responsable" - même critique - du système éducatif, ne prononce certainement pas des "paroles d'évangile"...
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