Réflexions sur l'actualité en tous genres.
Il fut un temps où les "Mémoires" des personnalités célèbres étaient édités après leur mort, ce qui était ...logique. Désormais, les personnalités n'attendent plus "l'échéance fatale" et tiennent à publier leurs "Mémoires" de leur vivant, quitte à les compléter ou à les corriger ensuite, si dans sa générosité "Dieu leur prête vie"... C'est ainsi que le journaliste Michel Drucker raconte sa vie avec humour en reprenant dans son titre la formule sans cesse répétée par son père : "Mais qu'est-ce qu'on va faire de toi ?"... Et sur sa lancée, d'ailleurs, il vient d'accepter de réaliser pour Jacques Chirac les "Mémoires audio-visuels" de sa présidence, sans préciser le titre qui sera peut-être : "Mais qu'est-ce qu'on va faire de lui ?"...
Néanmoins, dans tous ces "Mémoires", il y en a un qui mérite un intérêt particulier en raison de la qualité de son auteur attestée par une popularité dépassant largement les partis-pris : il s'agit de l'auto-biographie de Simone Veil, intitulée avec une modestie significative : "Une Vie" (*) ...Mais quelle vie !...
- Une vie qui aurait pu être simple , celle d'une femme née à Nice en 1927sous le nom de Simone Jacob dans une famille heureuse, très attachée à la France "républicaine et laïque", et ne pratiquant pas de religion ...Il faudra qu'à l'école maternelle une gamine de 5 ans lui promette l'enfer "parce qu'elle est juive" pour que la petite Simone prenne conscience de sa "judéité"... Pour autant, elle ne reniera pas son appartenance à la Communauté juive, mais celle-ci ne sera jamais pour elle une religion, et sera seulement une affaire culturelle car elle est fidèle à son père considérant que le "peuple élu" ne l'est que comme celui du "Livre", c'est-à-dire de la Pensée et de l'Ecriture...
- Mais la vie se complique : sa famille connaît des difficultés financières à partir de la crise économique de 1929 ...et dès 1933, des Juifs allemands se réfugient en France, et notamment à Nice, où elle participe à leur accueil... Surviennent la Guerre et l'invasion en 1940... Le gouvernement de Vichy promulgue un 1er Statut des Juifs, leur interdisant l'accès de l'administration et fixant des quotas dans les autres professions... La zone dite "libre" est occupée par les Allemands en 1942... La jeune Simone doit quitter le lycée... et elle est bientôt arrêtée avec sa famille... Direction Drancy... Les Juifs internés pensent alors qu'ils vont être envoyés en Allemagne pour le "Service du Travail Obligatoire" et n'imaginent à aucun moment ce qui les attend : "Notre soumission donn(ait) la mesure de notre ignorance" ... La famille est séparée, et Simone se retrouve seulement avec sa mère et une soeur le 15 avril 1944 à Auschwitz- Birkenau, qui est un "camp d'extermination" et non un "camp de concentration" comme Buchenwald (nuance dans l'horreur...)
- La vie est désormais l'enfer...La jeune Simone échappe à la mort immédiate parce qu'on lui a soufflé d'affirmer qu'elle a 18 ans... Elle connaît les appels, l'entassement dans des baraquements, le travail de terrassement, les kapos et leur violence ...avec l'odeur permanente et épouvantable de la fumée des fours crématoires... Elle n'aura finalement la vie sauve que grâce à sa "jeunesse" qui lui permet une plus grande résistance ...mais aussi à la faveur d'un femme chef de camp qui l'épargne, ce qui est d'autant plus incompréhensible que celle-ci ...ne lui demande rien en échange... Signe du destin ?... Sa mère meurt lors d'un transfert à Bergen-Belsen devant l'avance des Alliés, mais Simone est finalement libérée le 17 avril 1945...
- La vie aurait pu être alors avec le rapatriement en France le retour à "un certain bonheur" ...Pas vraiment... Tandis que les Résistants, ...même de la dernière heure, sont honorés, ... les déportés sont condamnés au silence ...La plupart des gens ne voulaient pas entendre ce qu'ils avaient à leur dire, et il s'en trouvait pour oser affirmer : "S'ils en sont revenus, ce n'était donc pas si terrible !"... Alors les déportés se retrouvent entre eux et se regroupent pour survivre...
- La sur-vie est pour Simone de reprendre ses études : Droit, Sciences-Po... Elle rencontre Antoine Veil et se marie en 1946... Elle décide alors de faire une carrière de magistrat, où elle va pouvoir manifester beaucoup de compréhension et de sollicitude, dénonçant notamment la misère des prisons et les droits des malades mentaux... Arrivent les "événements" de mai 1968, mais elle n'en est pas choquée, car ils correspondent à son envie de "faire bouger les choses", ...même si elle note que "nombre de ses leaders ont su les récupérer pour se promouvoir eux-mêmes" ... Les temps ont néanmoins changé, et "faire une place aux femmes" est devenu un impératif : elle est nommée Secrétaire au Conseil Supérieur de la Magistrature, ce qui lui permet de connaître Georges Pompidou et de se lier d'amitié avec sa femme Claude... Pour la même raison, elle se retrouve Ministre de la ...Santé dans le gouvernement de Jacques Chirac en 1969...
- La vie ...au gouvernement est évidemment marquée par le long débat conduisant à la Loi sur l'IVG (1974)...Elle subit de nombreuses attaques souvent honteuses, mais elle est soutenue par le Président Giscard (par conviction) et par le 1er Ministre Chirac (par opportunisme)... Plus tard, elle accepte de diriger une liste modérée pour les 1ères élections au Parlement Européen dont elle est désignée Présidente... Elle garde un souvenir heureux de sa participation aux travaux de ce Parlement de 1979 à 1993, mais elle reste lucide, à en juger par son opinion sur l'exercice des Droits de l'homme : "Faut-il l'avouer , j'ai toujours éprouvé une certaine méfiance à l'égard des militants des Droits de l'homme et des pressions qu'adossés aux opinions publiques et aux médias, ils exercent sur les responsables politiques. D'une manière générale, tout ce qu'on met au compte d'une "morale internationale" ne me met pas à l'aise. Je trouve certes louable de vouloir que les peuples se réconcilient, sauf à observer ...qu'ils y parviennent rarement...Il arrive même que ces militants obtiennent le résultat inverse en radicalisant l'opposition ...entre les "bons" et les "méchants" ... Et puis autre chose me gêne dans ces droits prétendument universels, c'est que précisément, ils ne le sont pas... Il y a toujours deux poids et deux mesures. Quand il s'agit ...de la Chine ...de Poutine, on leur décerne volontiers des brevets de civisme, passant sous silence leurs manquements aux sacro-saints Droits de l'homme. Au fond, ce sont toujours aux faibles que l'on fait la morale, tandis qu'on finit par blanchir les puissants" ...
- Et la vie ...au gouvernement va alors reprendre, car elle redevient Ministre de la Santé dans l'équipe d'Edouard Balladur de 1993 à 1995, où elle est confrontée au problème du déficit abyssal de la Sécurité Sociale et à la crise des hôpitaux dont le manque de moyens est aggravé par l'application des "35 heures"... Elle réprouve le manque de solidarité de certains ministres, qu'il s'agisse des "coups fourrés" de Charles Pasqua, Ministre de l'Intérieur, ou des "incertitudes" de François Bayrou, Ministre de l'Education Nationale, "uniquement préoccupé par son propre avenir qui, depuis sa jeunesse, ne porte qu'un nom : l'Elysée "... Elle est finalement heureuse de "finir sa carrière politique" de 1998 à 2007 comme "sage" au Conseil Constitutionnel, où elle défend en priorité la cause des femmes...
Simone Veil n'en tire pas moins une leçon de sa "Vie" : sur le plan politique, pour s'être heurtée au conservatisme et à l'égoïsme, elle souhaite que "la France se remette en mouvement " et elle apporte à ce titre son appui au Président Sarkozy qui, en dépit de ses défauts, lui apparaît comme "un homme aussi vif qu'intelligent, infatigable travailleur, exceptionnellement au fait de ses dossiers"... Sur le plan personnel, elle manifeste sa sérénité et se réjouit de retrouver le cadre - souvent délaissé - de sa famille, avec ses enfants, ses petits-enfants, ses arrière-petits-enfants regroupés autour d'elle pour l'anniversaire de ses 80 ans...
(*) Simone Veil - " Une Vie" - Editions Stock (Novembre 2007)