Réflexions sur l'actualité en tous genres.
Le thème de l'euthanasie revient de façon récurrente chaque fois qu'un problème grave de santé se pose, notamment quand les médias alertés font vibrer la corde émotionnelle à propos d'un cas douloureux... Il est donc utile de présenter le point de vue des médecins qui sont confrontés à ce problème, et sont donc à même de faire valoir une réflexion reposant sur l'expérience et non sur l'émotion - même respectable - qui sert de fondement à l'action d'organismes comme l'Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD);
Texte extrait du Jourlal La Croix du 8 Avril 2008 :
Ces médecins qui ne veulent pas donner la mort
Dans un texte commun, sept sociétés savantes affirment leur opposition à toute évolution de la loi vers une aide active à mourir
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"Contre-pétition"
C’est l’année dernière, en pleine campagne présidentielle, que ces professionnels de santé ont décidé d’agir en commun, sous l’impulsion de la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (Sfap). À l’époque, ils avaient voulu réagir à la publication, dans Le Nouvel Observateur, d’un texte signé par 2 000 médecins et infirmières affirmant avoir, « en conscience, aidé médicalement des patients à mourir… »
Ces opposants à l’euthanasie avaient alors lancé une « contre-pétition » sous la forme d’un plaidoyer contre la légalisation du suicide assisté, afin de montrer que cet appel à légaliser le « faire mourir » n’était pas majoritaire au sein du corps médical. Au final, le texte de protestation avait été signé par 6 700 professionnels de santé.
« Mais c’est vrai qu’il n’a pas eu le même écho médiatique que le discours des pro-euthanasie. Peut-être parce que nous avons un propos moins simpliste sur ces situations de fin de vie, qui sont souvent d’une extrême complexité », explique le docteur Godefroy Hirsch, le président de la Sfap.
"Est-ce que l’émotion permet véritablement l’analyse ?"
Conscient de l’impact de l’histoire de Chantal Sébire dans l’opinion, ces médecins repartent donc aujourd’hui à l’offensive, en regrettant que la problématique de la fin de vie ne soit abordée dans le débat public qu’à l’occasion d’affaires à forte charge émotionnelle. « Il est évident que l’histoire de cette femme a ému la France entière. Mais est-ce que l’émotion permet véritablement l’analyse ? » s’interroge le docteur Pascal Gendry, généraliste à Renazé (Mayenne) et président de l’AGHL (1).
Comme les autres signataires, il dit aussi avoir été, à l’occasion de ce débat, une nouvelle fois « effaré » de la méconnaissance de la loi Leonetti, y compris parmi les soignants. « C’est vraiment regrettable, car ce texte a constitué un énorme progrès et permet de trouver une solution dans 99 % des cas problématiques », assure le professeur Philippe Collombat, chef du service d’hématologie adulte et du service d’oncologie pédiatrique au CHU de Tours, qui préside le Grasspho (1).
Avec leur libelle, ces médecins souhaitent donc réaffirmer avec force que le rôle d’un soignant ne pourra jamais être de donner la mort. « Cela fait près de vingt ans que je suis médecin et que je me bats pour soigner ou accompagner la vie. Qu’on ne compte pas sur moi, un jour, pour être celui qui pourra donner la mort », lance le professeur Collombat.
"Double position" intenable
Sur la même ligne, le docteur Hirsch estime qu’une évolution de la loi dans cette direction reviendrait à mettre les médecins dans une « double position » absolument intenable. « Comment, demain, pourra-t-on nouer une relation de confiance avec un patient qui se dira : ce médecin, qui aujourd’hui me soigne, sera peut-être aussi celui qui, à un moment, mettra quelque chose en œuvre pour que je ne vive plus… »
Qu’ils soient généralistes, gériatres ou cancérologues, tous affirment être parfois confrontés à des situations délicates. « Bien sûr que cela arrive d’avoir des gens qui nous disent : “Docteur, je ne peux plus, aidez-moi à mourir.” Mais cet appel ne veut pas forcément dire : “Docteur, injectez-moi quelque chose !”, souligne le docteur Gendry. Entendre cette plainte, c’est être capable d’accompagner l’autre, de soulager ses souffrances et d’être jusqu’au bout dans le “prendre soin”, qui est le fondement de notre mission de soignant. »
Une position partagée par le docteur Marie-Pierre Hervy, présidente de la SFGG (1) et chef du service de gériatrie de l’hôpital Bicêtre, situé au Kremlin-Bicrêtre, près de Paris. « Il nous arrive souvent de gérer des situations de fin de vie de personnes âgées en perte d’autonomie qui ne peuvent plus s’exprimer et qui, si l’on peut dire, n’en finissent pas de mourir. Dans certains cas, les familles nous disent : “Mais à quoi cela sert-t-il de la laisser vivre dans cet état ? Pourquoi ne pas en finir tout de suite ? Pourquoi attendre ?” Nous leur disons d’abord que tout est fait pour que cette patiente ne souffre pas. Et que, pour le reste, elle attend la mort. Et que, même si nous ne savons pas toujours pourquoi, cette attente sert certainement à quelque chose. »
"Une prescription médicale comme une autre"
Le docteur Hervy affirme aussi que les demandes d’aide active à mourir restent, au quotidien, bien moins nombreuses que les demandes à être accompagné jusqu’au bout. « Aujourd’hui, chez les personnes âgées, je peux vous assurer que l’abandon de soins est une crainte plus forte que celle d’un acharnement thérapeutique. Beaucoup de personnes âgées qui entrent à l’hôpital ont peur d’une chose : qu’on les tue sans leur dire », explique cette gériatre qui, comme ses confrères, estime qu’une évolution de la loi serait dangereuse.
« S’il y a une loi pour une exception d’euthanasie, les rapports de pouvoir risquent de changer entre les médecins et la population, au sein des hôpitaux. On risque de voir des médecins qui diront : “Puisque la famille le souhaite, je le fais.” L’aide active à mourir deviendra une prescription médicale comme une autre, avec alors un risque majeur de déstabilisation des repères qui fondent notre société », affirme le docteur Hervy.
Avant d’ajouter que le rôle d’une loi « n’est pas de fournir un livre de recettes derrière lequel chaque professionnel pourra se cacher, mais de donner un cadre pour une réflexion qui soit la plus éthique possible ».
Pierre BIENVAULT
(1) Société française d’étude et de traitement de la douleur (Sfetd),Société française de gériatrie et de gérontologie (SFGG), Société française d’anesthésie-réanimation (Sfar), Société française d’hématologie (SFH), Groupe de réflexion sur l’accompagnement et les soins de support pour les patients en hématologie et en oncologie (Grasspho) et Association nationale des médecins généralistes exerçant à l’hôpital local (AGHL).