Réflexions sur l'actualité en tous genres.
Pour l'opinion courante, la gratuité est le symbole de la générosité et de la solidarité : elle est pratiquée à titre individuel par les personnes soucieuses de "venir en aide à leur prochain", et à titre collectif par les services publics chargés d'assurer "l'accueil de tous les citoyens," notamment pour l'école" et "l'hôpital"...
Il n'en est pas moins vrai que la notion de gratuité se "dilue" actuellement dans la société française... Car elle devient souvent un argument "commercial" pour attirer le client : téléphone portable "offert" à la souscription d'un abonnement, téléchargement "sans frais" d'images et de sons sur Internet, "cadeaux" pour des achats importants, etc... sans compter les sommes mirobolantes "attribuées" (certes ...sans suite) par des organismes de vente par correspondance... La gratuité est non seulement "banalisée", mais à la limite elle peut devenir une "exigence" de la part du public, y compris celui qui n'en a nul besoin... C'est ainsi que des associations culturelles végètent ou même disparaissent devant la concurrence de "spectacles gratuits" car elles ne peuvent vivre sans cotisations et prestations pour leurs activités... De même les journaux sont mis en danger par la mode des "publications gratuites"... Enfin et inversement la gratuité n'est pas toujours ressentie de façon "positive" par ceux qui en bénéficient - par exemple en se rendant auprès d'associations caritatives - car ils peuvent éprouver un sentiment de "déchéance " , "d'en être arrivés là", ...en dépit de la bienveillance dont ils sont l'objet...
En fait, dans la gratuité, il faut dissiper une illusion souvent inconsciente, celle de croire "qu'elle ne coûte rien"... Car, en réalité, "rien n'est gratuit" et les "dons", même les plus désintéressés, ont nécessairement un coût... L'école gratuite est payée par les collectivités locales, donc par les impôts (directs et indirects) payés plus ou moins par tous les citoyens... Les soins gratuits sont payés par la Sécurité Sociale, dont les recettes proviennent surtout des cotisations prélevées sur les salaires et les retraites... En certains cas, on peut même s'interroger sur les excès possibles de gratuité : ainsi les secours en montagne constituent une obligation incontestable - au titre de "l'assistance à personnes en danger", mais y-a-t-il lieu que la charge en incombe seulement aux communes concernées, alors que les amateurs d'escalade n'ont pas toujours mesuré les risques ?... De même, est-il bon d'offrir la "cantine gratuite" à tous les élèves d'un établissement scolaire, alors que des parents n'ont pas besoin de ce service et ne le demandent pas?... Ou encore est-il socialement convenable que des villes organisent des transports gratuits parce que le coût du personnel rend ce service déficitaire, ce qui signifie en clair que la gratuité entraîne alors des suppressions d'emplois ?...
La gratuité peut également avoir des effets pervers sur le comportement des gens : il y a ceux qui, parce que "c'est gratuit", veulent en profiter au maximum, au delà de leurs besoins réels... Il y a ceux qui, parce que "c'est gratuit", c'est-à-dire "sans valeur" dans leur esprit, ne respectent pas le matériel ou les prestations mises à leur disposition... Ce sont d'ailleurs parfois les mêmes qui "râleront" ensuite devant l'augmentation de leurs impôts...
Manifestement, la gratuité ne peut donc pas être une solution "globale" à utiliser à tout propos... Pas de politique possible du "tout ou rien"... mais plutôt une recherche constante de "solutions adaptées" : pour l'aide nécessaire aux plus défavorisés, il suffit de généraliser la pratique déjà courante des conditions de ressources... Pour éviter l'humiliation et l'impression de faire appel à la "charité", il est toujours possible de demander une contribution "symbolique" en argent ou en "nature" pour responsabiliser les personnes concernées... Bref, la gratuité ne doit être pratiquée qu'avec un niveau suffisant de "conscience collective" afin qu'elle ne soit pas, comme le souligne le Père Dominique Grenier, Directeur du Département d'Ethique à l'Université Catholique de Lille, une "charité froide et déshumanisante" mais "fasse naître une relation"...