Réflexions sur l'actualité en tous genres.
Le nouveau gouvernement socialiste, conformément aux promesses électorales du Président Hollande, a procédé à une augmentation du Smic, ce qui peut apparaître comme une mesure légitime à la suite de la baisse réelle résultant de la hausse du coût de la vie, un nombre croissant de Français ne parvenant plus à "joindre les deux bouts" ...Néanmoins cette augmentation du Smic est restée modeste, au grand mécontentement des partisans d'un nouveau "printemps social", puisqu'il se limite à environ 22 € de plus par mois pour 2,5 millions de "smicards" ...Et le problème est donc de savoir si le gouvernement pouvait faire autrement, alors que les promesses électorales étaient confrontées aux réalités de la crise économique ...et d'ailleurs, le Smic, dans le contexte de cette crise, est-il encore justifié ?...L'économiste André Babeau (*) en dénonce les effets pervers dans les "Débats et opinions" du Figaro du lundi 25 juin 2012 :
" Telle la langue d'Esope, un salaire minimum peut être la meilleure ou la pire des choses. La meilleure si, comme en Allemagne, il fait l'objet d'un accord entre partenaires sociaux tenant compte des spécificités des secteurs d'activité et des régions. La pire si, comme en France, il est imposé au niveau national et géré de façon imprudente...
Longtemps, par déférence, timidité ou myopie, le salaire minimum interprofessionnel de croissance (smic) n'a guère fait l'objet de critiques de la part des économistes français. Si, aujourd'hui, quelques-uns déclarent encore "qu'une hausse vigoureuse du smic est la meilleure arme anti-crise", ils deviennent rares. Les modèles ont parlé et la majorité des économistes reconnaît que le smic, tel qu'il a été géré, est à l'origine des rigidités qui caractérisent notre système socio-économique ...les travaux de la Commission présidée par Paul Champeau ont été, à cet égard, salutaires.
On attendait d'abord du smic qu'il contribue à la croissance du niveau de vie. Or les mises en perspective révèlent que celle-ci a été due dans notre pays, au cours des décennies passées, moins au dynamisme des revenus d'activité qu'à celui des prestations sociales, quitte à mettre régulièrement en déséquilibre les comptes de la Sécurité Sociale. Le niveau du smic pratiqué en France depuis longtemps est, quant à lui, plutôt de nature à avoir freiné la croissance des revenus d'activité : entre 1970 et 2010, ce salaire a crû (hors inflation) de 2,5 % par an, ce qui est beaucoup plus que le salaire moyen ...Nous avons ainsi actuellement l'un des salaires minimum (charges comprises) les plus élevés d'Europe. En contribuant à élever le coût du travail peu qualifié, le smic a été à l'origine d'une hausse du taux de chômage - en particulier de celui des jeunes - par destructions d'emplois et délocalisations...En matière de commerce extérieur, le smic et ses conséquences ont freiné nos exportations et favorisé les importations, contribuant à un lourd déséquilibre de notre balance commerciale.
Il faudra un jour calculer, tout compris, ce qu'a coûté le smic à notre pays... Pascal écrivait déjà : "qui veut faire l'ange fait la bête" ...Soit, dira-t-on, mais le smic a contribué à modérer en France les inégalités de revenu : entre équité et efficacité, le choix mérite réflexion...Mais cette réflexion elle-même ne joue pas en faveur du smic, qui a, au contraire, participé à la dispersion des revenus et à la segmentation du marché du travail. Par son influence sur le taux de chômage, le smic a accru le nombre des foyers à faibles revenus ; il a, d'autre part, sans doute réduit l'ouverture de l'éventail des salaires à plein-temps, mais les revenus du bas de l'échelle - souvent ceux de travailleurs à temps partiel - dépendent plus du nombre d'heures travaillées que de la rémunération horaire... Le smic a enfin renforcé la barrière qui existe en France entre travailleurs protégés et travailleurs précaires : ainsi, dans notre pays, la probabilité d'une transformation d'un contrat à durée déterminée (CDD) en contrat permanent (CDI) est tombée à quelque 13 %, soit moitié moins que la moyenne européenne. Au total, l'influence du smic sur les inégalités globales a probablement été négative.
On ne peut, non plus, passer sous silence son influence sur nos dépenses publiques dans une période où leur réduction est si importante. L'égalité de traitement qu'il faut assurer aux fonctionnaires et les réductions de cotisations qu'il a bien fallu consentir pour les salaires compris entre 1 et 1,6 smic (cotisations dont l'Etat compense la Sécurité Sociale) ont des conséquences simples à résumer, comme l'a montré un récent rapport de l'Inspection générale des finances : 1% de hausse nominale du smic coûte 1 milliard d' € à l'Etat.
On comprend donc que la Commission Européenne, l'OCDE et le FMI émettent dans ce domaine des messages convergents. Même si la hausse du smic a été contenue ces dernières années, la situation est suffisamment sérieuse pour que, au lieu de retomber dans les erreurs d'hier, nous innovions ici de diverses manières. Aucun gouvernement français n'a su jusqu'ici développer l'oeuvre de pédagogie qui s'impose dans ce domaine. François Hollande, comme jadis Gerhard Schröder en Allemagne dans des secteurs voisins, se grandirait en encourageant une telle ré-appréciation du rôle du smic dans notre pays".
La question reste posée au terme de cette démonstration quelque peu savante : le peut-il ?...
(*) André Babeau - Le pouvoir d'achat baisse : qu'en pensent les économistes? - Ed.Eyrolles 2012