Le Service Public consistant en une gestion collective de l'intérêt général existe en France depuis le Moyen-Age, où il y avait les "banalités" (four, moulin, pressoir, entrepôt de grains, etc), que tous les habitants avaient l'obligation d'utiliser contre le paiement de redevances... Et progressivement la monarchie capétienne avait mis en place une "administration" (baillis, sénéchaux, et leurs subordonnés) pour l'application des édits et la perception des impôts... Néanmoins le Service Public ne s'est vraiment développé qu'à partir de la fin du 19ème siècle, avec la multiplication des activités dans 3 secteurs couramment distingués :
- Le secteur dit "régalien", relevant de la souveraineté exclusive de l'Etat et financé par l'impôt : administration générale et locale, justice, police, défense et finance.
- Le secteur dit "non-marchand", dont l'usage est théoriquement gratuit,, mais qui est également financé, soit par l'împôt, soit par des cotisations ou des prélévements sur les salaires : enseignement, santé, sécurité sociale, culture, assainissement, et infrastructures diverses.
- Le secteur dit "marchand ", formé de services financés surtout par une activité commerciale, mais restant sous le contrôle de l'Etat , qui peut d'ailleurs leur accorder des subventions payés sur l'impôt : transport (SNCF), énergie (EDF, GDF), eau (Compagnies diverses), courrier (Poste), communication (Télécom), etc...
Ce développement du Service Public a correspondu à des besoins réels de modernisation, mais il a pris une importance particulière dans un pays comme la France marqué par une très forte centralisation dès l'Ancien Régime, encore accentuée par tous les régimes qui se sont succédés de la fin du 18ème siècle à la fin du 20ème siècle... Il en est résulté la mise en place d'un nombre sans cesse croissant de "fonctionnaires et assimilés" - actuellement environ 5.000.000 , soit 1 salarié sur 5, le rythme d'accroissement ayant même été de 24 % de 1982 à 2003, contre 13 % seulement pour les autres salariés, ...cette importance rapportée à la population générale étant en proportion la plus forte du monde...
Il faut préciser que, dès l'origine, la fonction publique a eu l'avantage d'assurer la "sécurité de l'emploi", ce qui explique à la fois son attrait ...et la jalousie des autres catégories sociales toujours à la merci du chômage... Mais, en contrepartie, la grève a longtemps été interdite aux fonctionnaires en application du principe de la "continuité du Service Public"... C'est seulement en réaction contre les ordonnances restrictives du Régime de Vichy que la Constitution de 1946, reprise sur ce point par la Constitution de 1958, leur a autorisé le "droit de grève dans le cadre des lois qui le réglementent", à l'exception des fonctionnaires dits "d'autorité", surtout dans le secteur régalien (police, justice, armée)... Après avoir eu le "beurre", les fonctionnaires ont eu ainsi "l'argent du beurre"...
L'opinion publique ne peut donc pas s'opposer au principe de la grève des fonctionnaires, qui est une manifestation légitime de leur liberté, si du moins il s'agit d'un "arrêt collectif et concerté du travail" et non d'une initiative incontrôlée et anarchique... Mais elle est en droit d'attendre que ce droit de grève fasse l'objet d'aménagements en considération de "l'intérêt du service public", c'est-à-dire des problèmes qui peuvent en résulter pour le reste de la population, comme cela se fait en Allemagne ou en Italie ...où, par exemple, en cas de grève des transports, un service minimum est assuré aux heures de départ le matin et de retour le soir... Tel n'est pas le cas en France, où beaucoup d'habitants doivent "subir", comme en novembre 2007 avec la grève des cheminots, toutes sortes de tracas... On peut également rappeler que - comme par hasard - il y avait régulièrement avant 2000 des grèves "d'aiguilleurs du ciel" et qu'il y a encore des grèves de "personnels au sol" dans les aéroports, lors des départs en vacances à Noël ou le 1er juillet (*)... Autrement dit, non seulement le public n'est pas "respecté" mais on joue délibérément sur ses difficultés, et ce comportement est d'autant plus détestable que beaucoup de salariés n'ont ni la possibilité ni même l'envie d'en faire autant...
Pire encore : certaines administrations en viennent elles-mêmes à "amoindrir le Service Public", à en juger par la récente initiative de la Poste de ne pas autoriser de "colissimo" dans la 2ème quinzaine de décembre 2007 en raison du trop grand nombre de colis... comme si cet afflux "traditionnel" n'était pas prévisible et ne pouvait pas donner lieu à des dispositions exceptionnelles (horaires aménagés, recours à des vacataires, etc)... Non, bien sûr, c'était au public de restreindre ses envois, ainsi qu'aux sociétés par correspondance dont c'est la période la plus fructueuse de l'année ! En clair, c'est donc maintenant aux usagers de la Poste de satisfaire les exigences de ce "service", et non à la Poste de satisfaire les exigences de ses clients... Une autre illustration en est la fermeture de nombreux bureaux de Poste en zone rurale, sous prétexte qu'ils ne sont pas "rentables", car il importe peu évidemment que des personnes isolées, surtout les plus âgées n'ayant pas de moyens de transport, aient toutes sortes de difficultés pour la moindre opération postale...
Si encore, dans le secteur "marchand", le public bénéficiait par des participations ou des ristournes aux bénéfices parfois colossaux de certaines sociétés nationales (EDF, GDF, Total...) les plaçant dans les 10 entreprises les plus rentables du CAC 40 ...Leurs PDG touchent bien des salaires "importants" que la Présidente du MEDEF trouve justifiés en raison de leur "réussite" et de leur "charisme" (?)... Mais les consommateurs - qui sont tout de même un (tout petit) peu propriétaires de ces entreprises"publiques" - non seulement n'en retirent aucun avantage, mais doivent ...passer à la caisse pour payer les augmentations de tarif résultant de spéculations qui leur sont étrangères...
Finalement on en arrive à une conclusion paradoxale, à savoir que le "Service Public" - qui, à l'origine, avait comme vocation de réguler les activités économiques dans les domaines " collectifs" où il ne paraissait pas souhaitable de laisser l'initiative à des "Services privés" - ne fonctionnera bientôt plus justement (ou injustement) que comme un "Service Privé" ...Déjà, on ne sait plus très bien, avec le rachat de parts des entreprises nationales par des entreprises privées, comment se situent le "Public" et le "Privé", sauf quand il s'agit pour l'Etat de renflouer avec des subventions (Ex: EADS- Airbus)... Et comme l'Union Européenne, bâtie sur une "économie libérale", pousse précisément à la suppression des subventions et des contraintes propres aux Etats membres, on peut désormais se demander si, notamment en France, la généralisation de "Services Privés" sous contrôle européen dans tous les secteurs ne vaudrait pas mieux qu'un "Service Public" dégénéré...
(*) Membre de phrase corrigé après l'échange de commentaires ci-dessous - Ancien texte : "il y a régulièrement des grèves d'aiguilleurs du ciel ou des personnels au sol"... Mea culpa !