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S'il est bien une période de l'Histoire qui ne mérite pas son nom, c'est le Moyen-Age...
Le "Moyen-Age" est traditionnellement défini comme la période d'environ 1000 ans - donc un millénaire ! - allant du 5ème siècle au 15ème siècle de notre ère, ce qui en fait la 2ème période de l'Histoire par sa durée et sa situation dans le temps après les 5000 ans de "l'Antiquité" ...et les seuls 500 ans de la période dite de la période moderne et contemporaine du 16ème siècle au 21ème siècle...
Mais en fait le Moyen-Age n'a pas de véritable nom, puisqu'il est désigné seulement comme un temps "moyen" - c'est-à-dire "intermédiaire" - entre les deux autres. Et cette désignation n'est apparue en Europe qu'à partir du 16ème siècle, quand l'élargissement du monde avec les "Grandes Découvertes" et la "Renaissance" - au nom caractéristique - a conduit à considérer cette période comme un temps "d'obscurantisme" ...Cette qualification était d'autant moins justifiée que les Grandes Découvertes avaient montré que de grandes civilisations s'étaient déjà développées dans le monde jusqu'à cette période , notamment dans l'Extrême-Orient de l'Asie (Inde, Chine, Japon...) et dans le "nouveau" continent de l'Amérique (Aztèques, Mayas et Incas...)
En prolongeant jusqu'à l'époque actuelle une telle discrimination à la fois dans les livres scolaires et dans l'opinion, l'enseignement de l'Histoire s'est donc montré déficient par son incapacité à s'ouvrir à la "mondialisation" ...Et cette incapacité a été d'autant plus regrettable que non seulement l'expression de "Moyen-Age" ne pouvait pas s'appliquer aux civilisations découvertes par les Européens, mais n'était même pas justifiée pour l'Europe elle-même, où cette période, loin d'être "obscurantiste" , a été "brillante" à de nombreux titres...
Assurément, elle n'a pas été un temps de "paix", à l'image de la "Pax Romana" qui avait marqué l'apogée de l'Empire Romain au seuil de notre ère ...Elle a même été une période de guerres incessantes, dont la plus célèbre a été "la Guerre de Cent ans" (1337-1453) ...et elle a été aussi celle de la Société Féodale assujettisant une grande partie de la population à des seigneurs ...Mais l'époque moderne et contemporaine n'a rien à lui envier sur ce point, avec les Guerres de Religion (16me siècle), les Guerres de Louis XIV (17ème siècle), les Guerres révolutionnaires et impériales (fin 18ème siècle et début 19ème siècle) , et surtout l'hécatombe des trois guerres mondiales (1870-71, 1914-18 et 1939-45) tandis que la Révolution industrielle engendrait l'opposition souvent brutale entre la "bourgeoisie" des "riches" et le "prolétariat" des "pauvres" ...
Pour autant, le soi-disant Moyen-Age n'en a pas moins été une période fertile dans de nombreux aspects, certains historiens - voulant le ré-habiliter - allant même, avec quelque exagération, jusqu'à dire "qu'il a tout inventé" ...Il n'a, bien entendu, pas tout inventé, ...mais il porte en germe de nombreux éléments du monde actuel :
- d'abord l'instruction, considérée comme la base de tout développement ...On a évoqué le rôle de Charlemagne à la fin du 8ème siècle, mais plus largement l'école, sans être "obligatoire", a toujours été assurée dans un cadre religieux - surtout monastique - davantage pour les enfants du peuple que pour les jeunes nobles à qui était réservée une formation militaire ...On a conservé des "abécédaires" et des livres illustrés par des "enluminures" qui étaient des instruments d'éducation comme les sculptures et les vitraux des églises ...Et, au niveau supérieur, de nombreuses universités ont alors été créées : Bologne, Montpellier, et bien entendu la "Sorbonne" à Paris, où le "quartier latin" rassemblait les "escholiers" parlant ce langage ancien devenu savant ...C'est également le temps des "Traités" et "Etymologies", préfigurant l'Encyclopédie du 18ème siècle ...Quant au Baccalauréat, il est inventé au 12ème siècle, sous une forme alors religieuse : "bibliste" puis "es Arts" (au sens large)..
- La littérature n'est pas en reste, attestant l'importance de l'instruction ...Elle est illustrée par des textes rédigés à l'origine dans les divers dialectes alors parlés en Europe et notamment en France : au Nord, les "chansons de Geste" en "langue d'oïl" récités par les "trouvères" - comme la Chanson de Roland, et au Sud les "romans courtois" racontés par les "troubadours" - comme le Roman de la Rose ...sans oublier les récits en forme de fables ou satires du Roman de Renart, ou encore les chroniques de Villehardouin racontant la 4ème croisade ou de Joinville sur le règne de Saint-Louis...
- L'Art est certainement le domaine où le Moyen-Age a laissé l'héritage à la fois le plus visible et le plus prestigieux, car il traduit un savoir-faire extra-ordinaire qui avait d'ailleurs été assuré et transmis par l'organisation de corporations, ...qu'il s'agisse de l'architecture avec les fortifications des villes et surtout avec les églises, collégiales et cathédrales d'abord "romanes" avec voûtes à plein cintre, puis "gothiques" (terme également méprisant) avec la croisée d'ogives, dans la plupart des pays d'Europe, ...ou qu'il s'agisse de la sculpture décorant portails, choeurs et chapiteaux, ...ou des vitraux et des tapisseries, véritables "B.D." de l'époque faites pour rappeler l'histoire sainte au public des fidèles ...Quant à la peinture, elle n'était pas absente, mais elle a souvent été détruite, faute d'un support suffisant pour résister au temps (pierre ou bois)...
- La technique elle-même n'était pas rudimentaire ...Certes, il n'y avait pas les sources d'énergie modernes (vapeur, charbon, pétrole, atome...), mais il y avait déjà l'énergie éolienne (moulins à vent) et l'énergie des courants (moulins à eau avec les roues à aubes) qui avaient largement remplacé l'énergie ...humaine des esclaves de l'Antiquité ...Energie humaine également allégée par la substitution de la charrue à socs au grattoir de l'araire...
- L'économie reste dominée par l'agriculture et l'élevage dans une société encore rurale à 80 % ...et on doit d'ailleurs souligner le rôle que les paysans ont eu dans le modelé des campagnes actuelles ...Mais les villes se développent, soit par l'extension des anciennes cités ou "oppida" des Gaulois et des Romains (Bourges, Lyon, Paris...) , soit par la création de cités nouvelles autour des châteaux (Fort- ...Ferté- ...) ou des monastères (Moustiers-Sainte-Marie, Redon) ...Les marchands ou "bourgeois" deviennent plus nombreux et créent des systèmes de transactions annonçant les procédures modernes : lettres de change, assurances, comptabilité, etc...
- La politique est dominée par la hiérarchie des "puissants" (Empereurs, rois, ducs, comtes, barons...) généralement soutenus par l'Eglise, mais les représentants des villes jouent un rôle croissant (les "capitouls" et les "échevins" dont le chef est le "major " qui donnera "maire") ...Et l'élection remplace souvent la co-optation ...On n'est pas encore à la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, mais les fruits attendront la promesses des fleurs, et déjà les rois réunissent des Etats Généraux ou Provinciaux, où les "bourgeois" étaient admis ...Et, à propos des Droits de "l'Homme", il est bon de souligner que la "Femme" avait un rôle plus important qu'à l'époque moderne, puisqu'elle participait souvent aux élections, et était parfois admise dans la gestion, voire dans l'armée (cf Jeanne d'Arc)...
- L'armée connaît aussi des progrès notoires, ce qui n'est guère surprenant en raison de la multiplicité des guerres favorisant les inventions selon le principe du "glaive et du bouclier" : la "bombarde" projetant des "boulets" se substitue à l'antique "baliste" , le mot "canon",issu du grec "Ka-non" = tube, fait son apparition ... Les fortifications se compliquent d'avancées permettant des tirs croisés, préfigurant le système de Vauban au 17ème siècle ...Et des corps d'armée permanents se constituent, bien avant "l'armée de métier" chère à De Gaulle au 20ème siècle...
On pourrait multiplier à l'envi les exemples de l'importance de cette période de l'Histoire qui, comme le dit l'historienne contemporaine Françoise Autrand, est "un temps d'espérance, une période extra-ordinaire de bouillonnement créatif" ...Et il faudrait surtout changer son nom pour des raisons à la fois historiques et géographiques et plus largement renoncer à cette division artificielle et surannée entre Antiquité, Moyen-Age et Epoque moderne et contemporaine ...Il suffirait de parler de temps dans une évolution continue...
Bibliographie :
- Revue Historia - N° spécial - Septembre-Octobre 2012
- Documentation personnelle