Il y a quelque provocation à imaginer que Paul ait pu être le véritable fondateur du christianisme, alors que le mot lui-même
comporte le nom grec de "Christ" - soit en araméen "Messie", c'est-à-dire l'envoyé divin ou "oint de Dieu"... Et d'ailleurs, depuis deux millénaires, les "chrétiens" comme la plupart des
païens et les adeptes d'autres religions n'ont jamais douté que le "christianisme" soit la "religion de Jésus-Christ". Et pourtant ...
Pourtant, depuis un demi-siècle, et plus précisément depuis le Concile Vatican II (1962-1965) qui a ouvert les Eglises chrétiennes
et en particulier le catholicisme à l'analyse historique, les exégètes du Nouveau Testament ont relativisé les rôles respectifs de Jésus-Christ, des Apôtres et de tous les disciples ayant marqué
les débuts du christianisme. Et cette analyse a notamment mis en valeur le rôle considérable de Paul ...
Pour comprendre ce rôle, il faut d'abord le situer dans son contexte. Paul a laissé 14 épîtres , dont une moitié écrite par lui-même et l'autre moitié écrite par des disciples
inspirés par son enseignement (pratique courante dansl'Antiquité de mettre des textes sous l'égide d'un "maître" reconnu) ...Bien qu'elles soient placées dans le Nouveau Testament après les
Evangiles, ces Epîtres ont été écrites auparavant et elles sont même chronologiquement les premiers textes "chrétiens", puisque Paul a été exécuté à Rome avec Pierre vers 65 (persécution de
Néron) et que les Evangiles n'ont été écrits qu'entre 70 et 110... Cette précision explique le fait que Paul parle fort peu de la "vie" et de la "prédication" de Jésus - surtout connues par les
Evangiles, alors que les Actes des Apôtres, attribués à Luc, l'un des Evangélistes, parle abondamment des voyages et de la prédication des Apôtres, surtout de Paul et de Pierre...
Il faut également parler des personnalités respectives de Jésus et de Paul. Si l'on s'en tient à une présentation historique sans aborder l'aspect "mystique" difficile à définir, les
deux personnalités apparaissent très différentes, en dehors de leur appartenance commune au peuple juif :
- Jésus était issu de la "campagne" de Galilée, province cosmopolite du nord de la Palestine, où son "père" (officiel) Joseph était charpentier à Nazareth, alors petite commune
rurale, et il avait donc connu beaucoup plus le "petit peuple" juif des paysans et des pêcheurs du lac voisin de Gethsémani que celui de la nouvelle ville "judéo-romaine" de Tibériade ...Comme
tout juif pratiquant, il avait certainement fait plusieurs fois - à pied - avec ses "parents" le pélerinage rituel au Temple de Jérusalem, et il avait appris à "lire" dans la Bible hébraïque,
puisque les Evangiles racontent qu'il avait eu l'occasion d'étonner les "Docteurs de la Loi" par la pertinence de ses commentaires... Mais, vraisemblablement, il n'a jamais su "écrire", puisque
les Evangiles n'en font pas mention et que, d'ailleurs, il n'a laissé aucun texte "personnel" : cette "lacune" n'avait alors rien d'étonnant, car "l'écriture" était à l'époque, sutout l'affaire
des "scribes", et les Prophètes eux-mêmes, avant Jésus, n'avaient pas "écrit" leurs textes... L'enseignement prêché par Jésus avait dû alors être soit transmis "oralement" (également
pratique courante sous l'Antiquité), soit transcrit par des scribes, alimentant ainsi ce fonds littéraire mal connu appelé par les exégètes la source "Q" ("Quelle" en allemand), à l'origine des
Evangiles...
- Paul était issu de la "diaspora", c'est-à-dire d'une communauté juive extérieure à la Palestine. Né vers 10 après Jésus-Christ à Tarse en Cilicie (Asie Mineure) dans une famille
aisée de "fabricants de tentes" (métier important et lucratif à une époque où on se déplaçait beaucoup à pied), il s'appelait alors en hébreu Saül, mais comme son père était citoyen romain; il
portait aussi le nom latin de Cnaïus Pompeius Paullus, dont la tradition a fait la dénomination de "Paul"... C'était un "citadin", et il reçut une éducation soignée et "mixte" : comme "juif", il
fut formé à l'analyse syncrétique des textes bibliques (il fut peut-être l'élève du Grand Rabbin Gamaliel), et comme "romain" il apprit aussi la rhétorique gréco-romaine (connaissance des textes
de Platon, Quintilien, etc)... Bref, c'était un "intellectuel" (au sens moderne), et il semble qu'il ait été un "brillant élève"...
Enfin, il faut préciser que les deux personnalités ne se sont jamais rencontrées, même si elles ont vécu partiellement en même temps (entre et 10 et 30), Paul étant de toutes façons
un peu jeune et ne pouvant pas connaître un prédicateur inconnu de la Palestine où il ne vivait pas... Par contre, devenu adulte, il se révèle comme un "judaïste" très actif ...et même un
"zélateur" qui n'a manifestement pas été attiré par un "hérétique" à la Loi juive comme était considéré Jésus, puisqu'il va même rejoindre les persécuteurs de ses premiers disciples et participer
à la lapidation du "premier martyr", Etienne... C'est alors que, selon son propre témoignage, sur le "chemin de Damas" où il avait été appelé en raison de son zèle pour y rechercher et persécuter
les "chrétiens", il tombe (de cheval, a-t-on dit...) et a une "vision de Jésus ressuscité" qui lui dit "Pourquoi me persécutes-tu ?" ...Il se fait alors "baptiser" - rite d'initiation créé
par les chrétiens avec immersion complète, par différenciation avec la circoncision des juifs - et, ...toujours zèlé, il se présente même comme le "dernier Apôtre", ayant été le dernier
"bénéficiaire" d'une apparition de Jésus-Christ ressuscité, même s'il n'est, suivant ses dires, qu'un "avorton"...
Et il va alors, effectivement, se livrer à un véritable "apostolat", au sens de la "mission"... Les "nazaréens" (première dénomination des chrétiens) ne sont alors qu'un petit
"courant" de juifs encore attachés à la Loi juive, même s'ils ont reconnu Jésus comme "celui" qui l'accomplit (d'où leur nom postérieur de "judéo-chrétiens") : ils sont regroupés autour de
l'Apôtre Jacques dit le "Mineur" ou le "Juste" ou encore le "Frère du Seigneur" ... Et Paul comprend que ce courant, évidemment combattu par les juifs "orthodoxes", peut devenir une impasse sans
grand avenir, et, sans en avoir eu l'initiative, il se joint volontiers - en raison de son expérience du "monde païen" - à ceux qui veulent le convertir, ce qui était alors une initiative
audacieuse dans le cadre d'un judaïsme déjà peu porté - comme encore maintenant - au "prosélytisme"...D'abord opposé à Pierre, initialement fidèle aux judéo-chrétiens, il obtient vers l'an 50 de
Jacques le Mineur, "patriarche" de Jéusalem, le droit de convertir les païens sans l'obligation du rite de la circoncision...Et il contribue alors fortement au développement du courant des
"chrétiens incirconcis" (ou "pagano-chrétiens"), ce qui lui vaut le surnom "d'Apôtre des Gentils" ... Il va alors multiplier les voyages - à pied ou par mer - autour de la Méditerranée (Syrie,
Arabie, Asie Mineure, Grèce, ...et finalement Rome), créant - et souvent revisitant - de multiples communautés créées dans des villes, ou leur écivant - d'où ses nombreuses épîtres (*)...Avec les
disciples qu'il a formés et qui le relaient dans les Epîtres (*), il est donc l'incontestable "propagateur" de la nouvelle religion "chrétienne", et comme le courant "judéo-chrétien" , pris entre
les juifs orthodoxes et les pagano-chrétiens", décline et disparaît dès le 2ème siècle, on peut s'interroger sur l'avenir qu'aurait eu le christianisme sans l'action décisive de Paul...
Mais on peut également s'interroger sur ce qu'est devenu le "christianisme" avec Paul ...Car Paul, tout en multipliant les marques de respect envers Jésus et en contribuant à la
"divinisation" de celui qu'il appelle toujours le Seigneur - en souvenir des paroles que le "Ressuscité" lui avait adressées - ne s'intéresse pas à la "vie terrestre" de Jésus et s'attarde
seulement sur sa "Passion", sa Mort sur la "Croix" et sa "Résurrection" dont il fait la base de la nouvelle religion... "L'intellectuel" qu'est resté Paul idéalise son modèle, dont il fait le
"Fils de Dieu" , quelque peu éloigné de "l'être de chair et de sang" qui ne voulait même pas de son vivant être désigné comme le "Messie"... En ce sens, on peut donc dire que, sans
être le "fondateur du christianisme", Paul a largement contribué à la fondation d'une religion dont Jésus-Christ reste évidemment l'origine...
(*) Epîtres de Paul : Thessaloniciens (1), Philippiens, Corinthiens (1 et 2), Philémon, Galates, Romains.
Epîtres des disciples de Paul : Colossiens, Hébreux, Thessaloniciens (2), Ephésiens, Timothée (1 et 2),
Tite.
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